mercredi 6 décembre 2006

Histoire des Batá 6/7: Afro - Tambores Batá

Thomas Altmann


Une excellente occasion se présente à nous aujourd’hui, de parler du remarquable site de l’allemand Thomas Altmann, spécialiste des tambours batá www.ochemusic.de. Ce site est en langue allemande, et (partiellement) en anglais.

Thomas Altmann est également l’auteur du recueil de 275 chants yoruba “Cantos Lucumí a los Orichas”, édité - apparemment - à compte d’auteur (Oché 001). On peut trouver également ce livre sur le site de Descarga.com.
L’article signé par Altmann sur son site a été réalisé avec l’aide d’autres personnalités, telles: John Amira, Frank Van Herteryck, David Peñalosa, et John Santos.
Il traite du légendaire disque de Giraldo Rodríguez Bolaños
“Afro - Tambores Batá”, dont nous proposons une version téléchargeable à la fin de cet article.

"Guabino" (?), Jesús Pérez, Giraldo Rodríguez
(Crédits photo: John Amira)


Dans “The Music of Santeria” (White Cliffs Media 1991), John Amira parle de ce disque comme celui qui: “a eu le plus d’influence sur les musiciens (new-yorkais). (…). L’ensemble jouant sur ce disque était dirigé par Giraldo Rodríguez. Jesús Pérez, un élève et membre de l’ensemble de Pablo Roche, faisait également partie de ce groupe, et jouait probablement iyá sur quelques plages du disque, sinon sur toutes”.
La qualité sonore de ce disque - par rapport aux autres enregistrements de l’époque - est remarquable.
Il a bien malheureusement disparu de la vente il y a des années. Thomas Altmann a réussi à en (re-)trouver un exemplaire sur le site d’une boutique spécialisée à Londres: Haggle Vinyl (http://www.hagglevinyl.com/), proposant plus de 650 albums de musique cubaine! Ce célèbre document complètement disparu (car jamais réédité), nous ramène tout droit, dans l’histoire des tambours batá, aux années 1950.

Trinidad Torregrosa, Pablo Roche, Raúl Diaz, "Pablo" et Giraldo Rodríguez, 1954 (Crédits photo: Fernando Ortiz, photo tirée de "Orin Oricha" de John Mason)


Une polémique intéressante et acharnée sur cette photo est ouverte sur: congaplace.com.

Giraldo Rodríguez est un des célèbres joueurs de batá de la période qu’on pourrait appeler “l’après Pablo Roche”. Outre Pablo Roche lui-même, il a joué avec Trinidad Torregrosa, Raúl Diaz, et Jesús Pérez, entre autres.
Giraldo Rodríguez également est crédité comme le joueur de quinto sur “El Vive Bien” de Alberto Zayas, le fameux “premier album cubain de rumba” - bien que Mario “Aspirina” Jauregui soutienne que c’est lui qui y jouait le quinto.
Dans le livre de María del Carmén Mestas, “Pasión de Rumbero” (Editorial Pablo de la Torriente, Espagne), figure un article qui dit:
Rodríguez, Giraldo, Obanilú: Il jouait itótele. Avec les célèbres tamboreros Trinidad Torregrosa et Raúl Diaz il a participé à diverses démonstrations de batá dirigés par Fernando Ortiz. Giraldo était également spécialiste des musiques folkloriques, et spécialement de la Rumba. Il a enseigné les batá, et dirigé de nombreuses Comparsas”.
Giraldo Rodríguez a également un frère célèbre: le chanteur
Adriano Rodríguez Bolaños, membre de Lulú Yonkorí, le groupe d’Alberto Zayas. Adriano Rodríguez n’est pas un chanteur de folklore, mais plutôt un spécialiste de la Canción Cubana, voire du Son. Lui aussi a participé aux conférences d’Ortiz.. Il chante le morceau n°4 sur le disque (Drume Negrita).

Crédits originaux du disque:
(avec quelques corrections dans les noms des Orichas):
Afro. Ritmos Afrocubanos,
con los auténticos Tambores Batá de Giraldo Rodríguez

(Orfeon LP-LAB-08)

(Crédits photo: Thomas Altmann)


Lado A:
1 Eleggua (Entrada) - Toque Cantado - 3231 - 2'15
2 Oggun - Toque Cantado - 3232 - 2'30
3 Ochosi - Toque Cantado - 3233 - 2'27
4 Drume Negrita - Solista Adriano Rodríguez - 3234 - 2'00
5 Obbatala - Toque Cantado - 3235 - 2'23
6 Yemaya - 3236 - 2'53
Lado B:
1 Chango - Toque Cantado - 3237 - 2'25
2 Olla - Toque Cantado - 3239 - 2'20
3 Babalu Aye - Toque Cantado - 3240 - 2'38
4 Obba - Toque Cantado - 3241 - 2'16
5 Ochum - Rumba Illesa (Toque Cantado) - 3238 - 2'30
6 Eleggua (Salida) - Toque Cantado - 3242 - 2'40

(Crédits photo: Thomas Altmann)


Thomas Altmann a mené une enquête très sérieuse sur cet enregistrement, dont on ne connaît à priori ni la date ni les protagonistes. Il s'agirait en fait de Jesús Pérez (iyá), de Giraldo Rodríguez (itótele) et d'un okonkolero connu seulement sous le nom de "Guabino".
Thomas Altmann ajoute encore que selon John Amira, Jesús Pérez y chanterait également (en jouant) les pièces pour Yemayá, Ochún, Changó et Eleguá (final). Les dates de l'enregistrement obtenues finalement par Altmann, selon deux sources différentes, sont 1954 et 1957, alors que la compagnie Orfeon n’aurait été fondée… qu’en 1958!
La seule chance d’avoir des informations fiables sur ce disque serait d’aller voir Adriano Rodríguez qui vit encore à Alamar, La Havane.
Thomas Altmann, Frank Van Herteryck (un collectionneur) et John Amira citent encore des rééditions mexicaines et colombiennes du disque, en 1958, elles-aussi épuisées.

Ce disque a été fondamental dans l'apprentissage des batá aux USA dans les années 1960, car c'était le seul document sonore de qualité dont les Américains disposaient alors.
Comme on l’apprend à la lecture de l’ouvrage de John Amira, le premier (et le seul à l’époque) capable d’enseigner les batá à New York était Julito Collazo, qui ne voulait enseigner à personne (de non-cubain?). David Peñalosa, joueur de batá new yorkais, cité par Altmann, nous apprend que:`

“Mon premier professeur était Marcus Gordon, qui jouait avec John Amira, Gene Golden et John “Windcloud” Montalvo dans les années 1960 à New York. Marcus et les autres utilisaient les transcriptions figurant dans les livres d’Ortiz (“Los Bailes y el Teatro de los Negros en el Folklore de Cuba” et “La Africanía en el Folklore de Cuba) et le disque de Giraldo Rodríguez qu’ils avaient entièrement transcrit. Ces gens-là étaient très forts en transcriptions, et ils étaient capables de jouer l’album entier des Muñequitos de Matanzas “Grupo Matancero” par cœur, parce qu’ils avaient tout transcrit! Ils se sont ensuite attaqués à l’album de Giraldo Rodríguez. Il n’y avait pas de professeur à cette époque. (…) Moi-même, dans les années 1980, j'ai étudié comme eux ce même album”.

LES DIFFÉRENTES ÉDITIONS DU DISQUE:

Les différents messages que nous avons reçu d'Alain Parisot (voir les commentaires liés à cet article) et les questions qu'ils soulèvent nous ont forcé à nous replonger dans l'article original de Thomas Altmann et dans la généalogie des diverses versions de disque mythique.

1° L'édition originale:

(Photo: John Amira)

Cette première version serait, selon John Amira, de 1958, et l'enregistrement aurait été réalisé au Mexique. L'anthologie discographique de Cristóbal Díaz Ayala mentionne ce disque, sans en préciser la date. La référence: LP Orfeón 08. Si la maison Orfeón a bien été fondée en 1958, et que ce disque est bien le huitième du catalogue, il est possible qu'il date lui aussi de 1958. Cristóbal Díaz Ayala précise encore qu'il existerait une ré-édition Velvet: "Al parecer, reedición de un LP Velvet: 'Afro-ritmos afrocubanos con los auténticos tambores batá de Giraldo Rodríguez”, ou bien alors cette phrase signifie-t'elle que le disque Orféon est une ré-édition d'un disque Velvet. Don Cristóbal ne précise la date ni de l'un, ni de l'autre.
La présence d'un ostensoir catholique sur la pochette est pour le moins étrange, cet objet de culte ayant plus à voir avec un syncrétisme entre cultes abakuá et catoliques qu'entre cultes yoruba et catholiques.

2° La ré-édition mexicaine:

(Photos John Amira, retouchées par Patricio)


Cette ré-édition mexicaine aurait une pochette à plusieurs volets, et une mention "serie laboratorio". Elle daterait de 1964.

3° La ré-édition de Miami:

(Photos: John Amira)


Cette ré-édition américaine serait, selon Amira, sortie 'un ou deux ans après' la précédente (1965 ou 1966). On supposera qu'elle avait la même pochette. Altmann précise que "Mratin Blais, dans sa 'Santeria Music Data Base', donne la date précise du 17 janvier 1968. C'est cette ré-dition qui semble avoir été mentionnée par Don Cristóbal, puisque l'étiquette au centre du disque porte la mention: "Manufactured by Velvet Records, Hialeah, Florida".

4° La ré-édition colombienne:

(Photos Frank Van Herteryck, retouchées par patricio)

C'est la version dont nous avions déjà publié la pochette au début de l'article. Date de parution: inconnue.

4° La ré-édition américaine de 1970:

(Photos: Thomas Altmann)

Cette dernière version de notre célèbre disque est la version que possèdent Thomas Altmann et Alain Parisot, notre correspondant ayant motivé la nouvelle partie complémentaire de cet article. C'est Thomas Altmann qui précise la date de 1970 pour cette dernière édition.

À la re-lecture de l'article d'Altmann, de nouveaux éléments quand à l'identité du troisième musicien nous apparaissent, sans doute ajoutés récemment:
De plus, des communications entre Tomás Jimeno Díaz (musicien et musicologue vivant aujourd'hui en Finlande) et Altmann permettent de constater que Jímeno Díaz affirme que le disque original serait bien sorti en 1954. Il tient cette dernière information d'Adriano Rodríguez lui-même, le chanteur de "Drume Negrita" sur notre fameux disque.
À propos de l'identification de l'énigmatique "Guabino" (ou "Gabino" selon les sources), Altmann nous dit encore que Papo Angarica mentionne un tel joueur d'okónkolo et d'itótele, qui jouait avec Jesús Pérez et Giraldo Rodríguez, et qui serait mort à Mexico, où il aurait émigré, de toute évidence après 1959. En effet, Altmann a également remarqué dans le triple cd "Tambor Lukumí" d'Andrés Chacón réalisé par Ivor Miller cette photo:

(Photo extraite du livret du cd "Tambor Lucumy" d'Andrés Chacón)

Les crédits de la première photo, datée de 1959, nous disent: "de gauche à droite, Francisco Saez Batista, Andrés Chacón et Gabino Fellobe, photographiés par José Franco, Folklore Criollo y Afrocubano, 1959". Si Gabino Fellove est bien (pour une fois) ici le segundero, il est difficile de l'identifier tant on ne voit pas son visage: une part du mystère persiste…

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L’équipe de tambourinaires qui joue sur Afro - Tambores Batá a gravé deux autres disques à l’époque, toujours pour Orfeon:

Bola de Nieve, "Guabino" (?), Jesús Pérez et
Giraldo Rodríguez (Crédits photo: John Amira)


-"Ecos Afrocubanos", con: “Bola de Nieves, su Piano y su Voz”, y “Chico O'Farrill y su Orquesta con Girardo Rodríguez y sus Tambores Batá” (Orfeon LP 12-138); et
-"Brisas del Caribe" con “Chico O'Farrill y su Orquesta con Girardo Rodríguez y sus Tambores Batá” (Orfeon LPE-3039).
Sur le disque où figure Bola de Nieve les notes citent les musiciens et disent:

“Los Batá o Añá ... son los auténticos que se utilizan en los ritos sagrados de la religión lucumí o yoruba en Cuba. Girardo, Jesús y Gabino son miembros de esta religión."

Pochette du disque "Santería Cubana":
Guabino (?), Jesús Pérez et Giraldo Rodríguez
(Crédits photo: John Amira)


Une des pochettes existantes du disque “Santeria Cubana” montre également des photos de cette même équipe de tambourinaires, avec Jesús Pérez jouant iyá, Giraldo Rodríguez jouant itótele et (un supposé) Gabino jouant okónkolo. Le seul problème, c’est qu’il n’y a pas de batá sur ce disque, mais que les chants sont accompagnés… par des marímbulas.

À propos des toques du disque de Giraldo Rodríguez, Altmann nous dit encore "qu’Amira pense aujourd’hui que le style du joueur d’iyá dans l’enregistrement ne correspond pas tout à fait au jeu de Jesús Pérez", ce qui impliquerait que Giraldo Rodríguez - pourtant connu comme “segundero” - joue iyá et Jesús Pérez itótele.
Altmann note encore, avec Amira, que dans plusieurs plages c'est, de manière inhabituelle itótele qui “lance” certains cycles de conversations, auxquels iyá “répond” - si l’ont peut s’exprimer ainsi. Disons en somme que c'est itótele qui entame, en jouant, sa réponse avant même que soit lancé l’appel d’iyá. Le cas du toque à Changó (chachaolókafun) est évoqué, j’y ajouterai le cas du toque pour Obatalá (2) où c’est également itótele qui donne le cycle du toque, et qui entame la “conversation avec les presionados” (ou “tapaos” - comme on les appelle à tort).
Altmann signale enfin - à juste titre - des bizarreries de l'enregistrement ou des non-sens dans les “crédits” originaux du disque, puisque:
-Ochosi, Obatalá et Oyá ne sont pas joués en entier
-Les paroles des chants ne semblent pas toujours correctes
-Drume Negrita est une chanson populaire profane accompagnée généralement par le rythme “Afro” - mais pas par des batá.
-Le chant “Kini-kini yo Eleguá n’est pas joué dans les cierres, et donc ne saurait constituer une “salida”.

À l’audition du disque, j’ajouterai encore que:
-Le son est très différent sur Ochosi et sur Ochún, l’enú d'iyá est soudain sous-mixé(e), et le chachá d’itótele surmixé. Puisqu’on ne suppose pas que les micros soient déplacés (l’enregistrement est mono), cela voudrait-il dire que les joueurs de tambours ont changé de place? Le fait que le chachá de l’itótele soit soudain plus fort signifie-t-il l’apparition d’un segundero gaucher?
-Les notes originales du disque qualifient de "toques cantados" des plages sans chant (sic).
J’ajouterai également que l’idée d’accompagner “Drume Negrita” avec le toque dit “Baba Fururú” a été reprise par “Pancho Quinto” avec Jane Bunnett dans le magnifique album de Latin Jazz “Ritmo mas Soul”. Cette fois, le morceau est précédé d’une “Meta” de Changó “seca”.

Je créditerai moi-même les morceaux du disque “Afro - Tambores Batá” ainsi (plutôt que les "crédits" originaux):
Eleguá, toque Latopa
Ogún, toque a Ogún ou “Mariwoyé”
Ochosi, toque Aguere (seco - écourté)
Drume Negrita (toque a Agayú et toque “Baba Fururú” ou “Rumba Obatalá”, ou “4e vire de Osáin”)
Obatalá, toques a Obatalá 1 et 2 (seco - 2e toque écourté)
Yemayá, toque Alaró (canta Jesús Pérez ?)
Changó, toque Chachaolókafun (canta Jesús ?)
Oyá, toque Oyá m’Bí’kú (seco)
Babalú Ayé, toque “Bariba ogue dema” et toque “Arará alante”
10° Obba, toque a Obba (seco)
11° Ochún, toque “Iyesá” (canta Jesús Pérez ?)
12° Eleguá, toque a Olókun ou Echú (canta Jesús Pérez ?).

Pour télécharger cet album, cliquez ici.

4 commentaires:

Alain a dit…

Bonjour,

je possède une autre version du vinyl de giraldo rodríguez, ref. orfeon 12-38008. Je l'ai trouvée à Chicago il y a quelques années ; c'est peut-être l'édition colombienne dont vous parlé.

A bientôt.

Alain Parisot

patricio a dit…

Bonjour Alain

merci pour votre commentaire!
Pourriez vous nous dire si votre disque contient une date? Mentionne-t-il les musiciens?
Vous serait-il possible de nous faire parvenir une photo ou un scan de la pochette, recto et verso?
Utilisez notre adresse e-mail…
Merci encore
Patricio

Alain a dit…

Bonjour Patricio,

Je n'ai pas de scan et les photos ne sont pas très bonnes. Non la pochette ne mentionne ni date ni nom de musicien (comme c'est malheureusement trop souvent le cas). J'en profite pour vous signaler une petite erreur ; la référence de la piste Yemayá est 3236 et non 3232.

A bientôt.

Alain Parisot

PS Je ne sais pas comment vous envoyer les photos !

patricio a dit…

Merci, Alain pour ces photos de votre exemplaire du disque,qui daterait de 1970. J'ai re-lu l'article de Thomas Altmann - que je vous conseille de consulter sur ochemusic.de, et vos commentaires m'ont encouragé à compléter mon article, toujours en m'inspirant de celui d'Altmann qui est très complet. J'y ai d'ailleurs découvert de nouveaux éléments, que j'ai reporté dans mon article.
Encore merci pour tout.
patricio